UA-63585768-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06/01/2012

Vampires et badines

"Cinq nuits durant, il essuya mes rebuffades. Puis, alors que je somnolais sur son lit, après minuit (...), je sursautai en sentant sa badine me cingler l'arrière des jambes.

- Réveille-toi, mon enfant, ordonna-t-il.

Je me retournai, stupéfait. Il se tenait près de moi, la fine baguette à la main, les bras croisés, vêtu d'une longue tunique de velours pourpre à ceinture. Ses cheveux étaient attachés à la base de sa nuque.

Je me rallongeai, persuadé qu'il exagérait et qu'il s'en irait. La badine s'abattit derechef, suivie d'une volée de coups.

Je les sentis comme jamais je n'avais rien senti en tant que mortel. J'étais plus fort, plus résistant, mais une fraction de seconde durant, les chocs franchirent ma garde surnaturelle, m'infligeant chacun à leur tour une minuscule explosion d'exquise douleur.

Furieux, je voulus sauter du lit. Sans doute eussé-je frappé Marius, tant ma colère était grande d'être ainsi traité, mais il me posa un genou sur le dos pour me battre encore et encore jusqu'à ce que je me misse à crier.

Alors il se leva en me tirant par le col. Je tremblais de rage et d'égarement.

- Tu veux que je continue ? demanda-t-il.

- Je ne sais pas, répondis-je, repoussant son bras. (Il me laissa faire avec un petit sourire.) Peut-être !"

Anne Rice, Armand le vampire, 1998

Trad. Michèle Charrier, 2001.

 

Dans ses Chroniques des vampires, Anne Rice nous régale d'un plaisir rare et délectable : celui de découvrir la même histoire, du point de vue opposé des deux principaux protagonistes : les vampires Marius et Armand. Vampire, chacun d'eux raconte en se projetant à travers des siècles de mémoire comment il a séduit, ou a été séduit, par l'autre, mais chacun à sa manière, avec ses propres souvenirs, et ses petites malhonnêtetés.

Dans De sang et d'or (2001), le récit que fait le Maître, Marius, des années où il éduque son jeune apprenti Armand, le présente comme un personnage magnifique et prodigue. On ne peut que l'aimer, oui, le maître est parfait, alors que son élève ne cache pas vraiment son côté obscur, rebelle parfois jusqu'à la stupidité, et légèrement inquiétant.

Pourtant Marius est montré ici sous un tout autre jour, et on découvre le plaisir pervers qu'il prend à corriger son enfant, son amant, celui qu'il désigne lui-même avec une certaine candeur, dans l'autre livre, comme sa propriété. Plaisir manifestement partagé par le receveur, qui ne se rebelle que pour mieux savourer "l'exquise douleur" qui le fera finalement plier.

La relation entre ces deux personnages est des plus troublantes ; amour, domination, inceste, perversion... Et tout est pourtant amené avec beaucoup de délicatesse et de subtilité. Il ne faut pas oublier qu'Anne Rice a aussi écrit les Infortunes de la Belle au Bois Dormant...

J'aime particulièrement l'idée que les récits de Marius et Armand ne se recoupent pas tout à fait. Chacun se confesse en s'efforçant de se montrer sous son meilleur jour. Ce qu'ils choisissent de dire ou de taire reflète l'idée qu'ils se font d'eux-mêmes, ou leur souhait de justifier leurs agissements à l'égard de l'être aimé et redouté tout à la fois. Délicieuse ambigüité de personnages qui ont eu suffisamment d'années et de pages pour s'épanouir, jusqu'à sembler dotés d'une vie propre.

14/07/2011

Paris

"Ce n'est pas un accident qui pousse des gens comme nous à Paris (...) De soi-même, Paris ne fait pas naître les drames. Ils commencent ailleurs. Paris n'est qu'un instrument d'obstétrique qui arrache l'embryon vivant à la matrice et le dépose dans l'incubateur. Paris est le berceau des naissances artificielles."

 

Henry Miller, Tropique du Cancer, 1934.

21/05/2011

Lolita

"Tout à coup un changement mystérieux s'opéra dans tous mes sens. (...) Ce qui n'était au début qu'un étirement de mes racines les plus intimes se mua en un fourmillement radieux, lequel avait atteint maintenant cet incomparable palier de sécurité, de confiance et d'assurance que l'on ne retrouve nulle part ailleurs à l'état conscient. (...) Le soleil implicite palpitait dans les peupliers plantés là pour l'occasion ; nous étions fantastiquement et divinement seuls ; je l'observais, toute rose, pailletée d'or, qui se profilait derrière le voile de ma délectation maîtrisée dont elle demeurait inconsciente, étrangère, et le soleil jouait sur ses lèvres..."

 

Vladimir Nabokov, Lolita, 1955

23/12/2010

Le Bandeau et la Ceinture

Deux textes m'ont marquée pendant que j'étais en train de travailler sur le Manoir : Le Bandeau, de J.F. Mopin, et La Ceinture, de Nathalie Ours.

 

Le Bandeau est un très beau livre érotique, de ceux qui ont une écriture, et une histoire dont on a envie de connaître la suite, et la fin. Dans un billet de blog, l'auteur explique pourquoi il s'est lancé dans l'écriture d'un érotique ; j'ai trouvé ses raisons un peu cyniques, mais peu importe, puisqu'il en est sorti un texte qui m'a profondément envoûtée. Et c'est vrai, écrit avec autant de sensibilité que par une femme.

La Ceinture est une vraie bizarrerie littéraire, maginifique aussi. On pense s'embarquer dans un livre érotique, et on se retrouve dans une histoire où le sexe, ou plutôt sa privation puisque c'est de cela qu'il s'agit, n'est qu'une autre façon de chercher le moi, de le provoquer dans l'extrême, comme certains sauteraient en parachute pour se sentir exister.

 

Ces deux textes ont marqué un pas dans ma conception de ce que devrait être un bon roman érotique. Ce n'est pas parce qu'il y a des figures imposées qu'il faut sacrifier la qualité de l'ensemble. C'est ce qui m'a décomplexée dans mon projet. Un érotique, pourquoi pas ? Pourquoi serait-ce moins noble qu'un polar ou un roman historique ?

Le Bandeau et la Ceinture c'est aussi deux histoires où l'interdit, la frustration, la privation jouent un rôle essentiel. Le désir qu'on refuse d'assouvir, avec tout son cortège d'émotions contradictoires, fait décidément partie de mes fascinations.