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29/09/2012

Le Manoir n'est pas du "Mommy Porn"

220px-50ShadesofGreyCoverArt.jpgComme je n'aime pas critiquer sans savoir, je me suis coltiné la lecture intégrale de "Fifty shades of Grey", en anglais dans le texte.
Pour ceux qui auraient loupé les (trop) nombreuses critiques qu'on peut lire en ligne (si vous voulez rigoler, je vous recommande entre autres celle-ci et celle-la par ex.) voici le pitch.

Lui est beau comme un dieu, riche à millions, il sait piloter un hélicoptère et jouer du piano comme Chopin.
Elle connaît ses classiques du 19e sur le bout des doigts, elle est vierge, et elle possède un subconscient boudeur et une déesse intérieure sportive avec qui elle dialogue, une vraie petite trinité.
Tout semblait réuni pour qu'ils s'aiment d'un amour immédiat, fou et sans faille... Si seulement il était "normal".

L'absence de normalité de notre cher Christian Grey ne tient pas à sa richesse scandaleuse (on se demande bien comment il a fait pour arriver à la tête d'un tel empire financier à 27 ans) ou à son goût déraisonnable pour les engins volants (pas seulement les hélicoptères, les planeurs aussi).
Non : Christian Grey est un adepte du BDSM, et sitôt qu'il a posé les yeux sur la douce et innocente Ana, il n'a plus rêvé que d'en faire sa soumise.

La première chose que j'ai à dire concernant cet ouvrage, c'est que le traducteur qui s'est tapé la transformation de cette chose en français mérite qu'on lui mette un cierge. Vu le niveau de langue employé, il a probablement dû se livrer à une réécriture complète. Ceci dit, on a pu lire partout que ce livre était mal écrit ; pour moi c'est au-delà de ça. Nous sommes ici dans un autre registre, celui du best-seller, qui simplifie au plus l'écriture dans l'espoir d'accrocher le cerveau disponible du plus grand nombre de lecteurs.

 

Sur le fond, c'est plus inquiétant : on ne regardera le BDSM que depuis le point de vue, partial et arrêté, de la pure jeune fille à la vanille, qui est suffisamment arrimée à son libre arbitre et à ce qu'elle considère comme son intégrité pour lui sacrifier à la fois ses sentiments et ses sensations. Tu n'éprouveras point de plaisir dans la douleur, parce que c'est mal. Ou du moins, ce n'est pas "normal". Je vous invite à lire l'excellent billet d'Isabelle Lorédan pour avoir une idée de l'indignation qu'une pensée aussi indigente m'inspire.

Finalement ce bouquin réduit la dimension psychologique du BDSM à sa plus simple expression : je te veux soumise parce que j'aime tout contrôler, et je suis comme ça parce que j'ai été abusé dans mon enfance. Et de son côté à elle : je veux bien le faire, mais c'est parce que je t'aime (passons sur l'hypocrisie que cela implique, elle le connaît depuis 3 jours à peine quand il lui montre sa "salle de jeux", elle pouvait encore largement s'enfuir en courant, n'était une forme d'attraction morbide pour le côté sombre qu'il lui révèle.)  

 

On se laisse finalement apitoyer, non pas par la petite cruche qui mérite amplement la correction trop gentille qu'on finit, dieu merci, par lui administrer, mais par cet homme invraisemblable, condamné entre les pages d'un roman sans la moindre perspective à se voir renvoyer à la figure l'image d'un monstre, d'une bête sadique malade depuis l'enfance, incapable d'aimer ou d'être aimée. Et pourtant : il est extrêmement mesuré, ce cher Grey ; résolument hétérosexuel, résolument monogame ; pour moi ce n'est pas du SM (à moins de qualifier l'attachage de mains avec une cravate comme hautement "kinky"). Finalement, aucun de ses gestes de générosité, de douceur, d'amour n'aura la moindre valeur tant qu'il aura la paume qui le démange, marque diabolique du mal qui le ronge et que notre héroïne échoue finalement à ramener dans la lumière. 


Je suppose qu'il faut en conclure que le Manoir, ce n'est pas du "mommy porn". Il y a dans mon roman trop de respect pour les femmes et leurs fantasmes quels qu'ils puissent être. Il y a trop de tolérance à l'égard de pratiques sexuelles maîtrisées mais considérées comme hors norme. Il y a trop d'intelligence, le SM étant d'abord approché comme une joute psychologique contre soi-même et pas comme une pathologie.

Parce que la grande vertu du Manoir et peut-être ce qu'il a de plus licencieux, c'est de conduire le lecteur à accepter qu'une histoire d'amour, fut-elle teintée de coups de cravache, c'est toujours quelque chose de normal et de beau.